Le rap vient d'ici

D’habitude, je parle d’un livre que j’ai lu. Je vais déroger à la règle cette fois. Et parler d’un livre dont on m’a parlé. « On », c’est l’auteure elle-même Alice Aterianus-Owanga. Docteure en anthropologie à l’université de Lausanne, cette amatrice des musiques urbaines est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur le rap ainsi que les mouvances urbaines au Gabon. Récemment encore, elle publiait une tribune dans le monde et qui analyse le positionnement des rappeurs dans le champ politique gabonais*. Son ouvrage récent porte ce titre programmatique : Le Rap, ça vient d’ici. Musiques, pouvoirs et identités dans le Gabon contemporain².

 

Le livre qu’elle vient de publier tout comme les travaux consacrés à la culture gabonaise a toutes les allures d’un sublime pied de nez. D’abord parce que l’auteure s’intéresse au rap gabonais en particulier, discipline artistique machiste voire misogyne. Pied de nez aussi parce que les rappeurs gabonais qui entretiennent un rapport ouvertement conflictuel avec l’Occident sont bien obligés de constater qu’encore une fois, comme ce fut déjà le cas pour nos langues que les missionnaires s’efforcèrent de retranscrire, comme c’est aujourd’hui le cas de l’Institut Français qui est le principal pôle culturel du Gabon, c’est encore une occidentale qui publie ce qui aujourd’hui peut déjà s’énoncer comme un ouvrage incontournable sur la musique gabonaise en général et le rap en particulier.

 

Le Rap, ça vient d’ici. Musiques, pouvoirs et identités dans le Gabon contemporain. Les perspectives anthropologique et politique sont pertinentes d’autant qu’elles permettent de comprendre le mouvement artistique en tant que manifestation d’une société dont les mutations sociopolitiques obligent artistes et politiques à entretenir des relations troubles. Le rap gabonais contamine le politique par son message qui traduit des aspirations du peuple. Pour sa part, le politique contamine le rap gabonais parce qu’il y voit une source providentielle d’un bassin électoral démobilisé, désabusé et qui renvoie la classe politique à ses errements. Et donc on « nique le système » ou alors on « shoote Babylone».

 

Sur le plan anthropologique, le rap est aussi intéressant à observer dans la mesure où il met en scènes des manières d’être, des quêtes personnelles, identitaires, des actes de mimétisme et des tentatives de réappropriation des codes étasuniens conceptualisés et remotivés dans un contexte gabonais.

 

A ce propos, il faut entendre l’auteure vous entretenir une heure durant (et voire plus) pour vous narrer l’histoire musicale du Gabon qu’elle énonce ad unguem : de la naissance de la formation de Vyckoss et des Vyckossettes à la venue de Michael Jackson au Gabon en passant par la transition des groupes de danseurs de zaïko aux groupes de danseurs de break dance, les concours de rap, la libéralisation des ondes, etc. Alice vous parle du rap gabonais comme d’un pays des merveilles. Elle est intarissable et captivante. Toute chose qui devrait convaincre plus d’un de se procurer ce travail de recherche capital pour notre modernité.

 

Par ailleurs, Alice Aterianus-Owanga qui a aussi un œil de lynx nous a gratifiés de nombreux ouvrages et articles sur le rap. Mais le fait le plus marquant est d’avoir « exhumé » Aziz Inanga³ ostensiblement oubliée par cette mémoire nationale insouciante de sa propre histoire et de ses figures emblématiques. Un oubli comme elle seule sait l’afficher. Un sublime pied de nez. Une ironie de l’histoire.

 

Après avoir fourbi ses armes dans la danse hip hop (Eben Dance), Alice Aterianus-Owanga a aussi effectué parallèle un échange à l’université Omar Bongo étendu sur un an. Elle s’extirpera de ce capharnaüm intellectuel où la sempiternelle désorganisation a eu finalement raison de sa volonté utopique de faire valoir son savoir dans le champ où s’enracine son objet d’étude de prédilection : le rap gabonais.

Désormais chercheure en Suisse, elle contemple au loin ce Gabon qui considère les cerveaux pertinents autant que le chien regarde des montagnes de billets de banque.

 

 

 

BOUNGUILI Le Presque Grand

 

* Lire : « Le Rap, la vraie force politique du Gabon? In http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/09/26/le-rap-la-vraie-force-politique-du-gabon_5191716_3212.html ;

²  Le Rap, ça vient d’ici. Musiques, pouvoirs et identités dans le Gabon contemporain, FMSH éditions, 2017 ;

³  Diva de la musique gabonaise des années 1970-1980.

 

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